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Transport de médicaments : « Nous restons en mode dégradé », rappelle Nicolas Fernandes (Ceva)

Propos recueillis par Nicolas Viudez
Transport de médicaments : « Nous restons en mode dégradé », rappelle Nicolas Fernandes (Ceva)

© Ceva

Alors que la crise sanitaire a secoué le secteur de la logistique des produits de santé, quelles leçons en tirer ? Entre routes modifiées, transport partagé et révision des systèmes de stockage, la crise pourrait bien avoir accéléré des tendances déjà en cours et révélé de nouvelles problématiques.

Entretien avec Nicolas Fernandes, responsable distribution chez Ceva, laboratoire français spécialisé en santé animale et membre du bureau du Pharma Logistics Club.

Industrie Pharma : Que représentent les flux logistiques pour un laboratoire comme Ceva ?

Nicolas Fernandes : Nous produisons dans deux grands domaines : des produits biologiques tels que les vaccins mais aussi une partie plus classique avec notre gamme d'antiparasitaires.

Ceva est basé à Libourne, en Gironde, et dispose de plusieurs usines en France. La majeure partie de notre production et de notre distribution se fait depuis la France. Nous disposons de trois plateformes, à Libourne, à Loudéac, dans les Côtes-d'Armor, et à Louverné, en Mayenne, plutôt à destination du marché domestique.

Nous avons recours aux trois grands modes de transport : aérien, maritime et routier, avec essentiellement du routier pour nos deux plateformes qui distribuent en France et en Europe. L'activité grand export est, quant à elle, plus centrée sur Libourne. Nous réalisons 3 000 expéditions par an dont 1 000 en aérien, ce qui représente 30 % de nos flux en termes de sortie. En France, nous passons par l'aéroport de Bordeaux et par des vols camionnés, de Bordeaux à l'aéroport de Paris CDG, Lyon ou Nice.

Comment organisez-vous le recours à des prestataires externes ?

Nous avons sept à huit prestataires pour la route. En aérien, nous travaillions avec deux ou trois prestataires, mais nous tendons à étendre ce nombre. À cause de la crise, nous avons dû reporter un appel d'offres, car il était impossible de pouvoir le mener à son terme dans de bonnes conditions. Nous faisons désormais davantage appel à des cotations Spot pour des flux définis. Nous sommes passés d'appels d'offre globaux à des solutions et des itinéraires plus flexibles et plus ciblés.

La crise a également ouvert de nouvelles opportunités sur des flux logistiques qui paraissaient auparavant difficilement réalisables en aérien

« Beaucoup de transitaires ont réalisé un énorme travail pour acheminer les produits au coeur de la crise. »

Un an après le premier confinement, comment se portent les flux logistiques pour les produits de santé ?

Les flux s'améliorent, mais nous restons en mode dégradé. Au printemps dernier, à la crise sur les lignes aériennes s'est progressivement ajouté un arrêt de la circulation des containers pour le fret maritime, avec des équipements bloqués en Chine.

Pour le routier, nous avons aussi dû faire face à de fortes craintes liées à une possible contamination. Chaque mode de transport s'est retrouvé perturbé avec des prix qui se sont envolés. Sur l'année dernière, l'impact a été un surcoût de 20 % à la tonne et nous avons connu un pic d'inflation à 30 % à la tonne (10 à 15 % d'inflation sur le maritime, 30 % sur l'aérien, 1,5 % sur le routier).

Il faut cependant souligner que beaucoup de transitaires ont réalisé un énorme travail pour acheminer les produits au coeur de la crise.

Désormais, tout le secteur est conscient que les choses ne seront plus comme avant en termes d'offres, mais nous sommes dans une situation stabilisée. Il y a moins de vols annulés ou de reports de dernière minute, nous sommes sortis de la panique totale qui était quasiment devenue la norme au printemps dernier. Le coût du transport n'est pas revenu à celui d'avant crise, mais n'a rien à voir avec celui du printemps 2020. Nous allons essayer de faire de cette crise un avantage et de nous poser les bonnes questions sur certains flux.

Quelles leçons tirer de cette crise ?

La crise a contribué à fluidifier les échanges entre les différents acteurs. Nous avons subi les mêmes conditions et avons été confrontés à des problématiques similaires. La situation d'urgence a créé une communication, jusqu'alors inédite, pour trouver des solutions adaptées.

Nous avons discuté avec un autre laboratoire, par exemple sur la question des hubs, pour partager des relais régionaux. Cela a du sens, car nous partageons des flux et des aires de distribution parfois très proches.

Par exemple, il existe de vraies problématiques communes avec celles du territoire américain. Si vous êtes dans le Midwest, la seule porte de sortie pour vos produits sera Chicago, soit dix heures de camion pour prendre ensuite un vol à l'international. La voie maritime est compliquée aussi. Sur ce genre de situation, l'idée d'un transport partagé des marchandises par camion est pertinente.

Le partage reste cependant compliqué à mettre en place, car il y a des valeurs différentes de marchandises entre laboratoires, particulièrement avec des médicaments à forte valeur ajoutée comme les produits biologiques. La question de la valeur et des assurances se pose alors et rend le partage complexe.

Pouvez-vous nous donner un exemple concret de modification de vos flux logistiques depuis la crise ?

Sur l'Amérique latine, nous avons un projet en cours de basculer de l'aérien vers le maritime. La complexité est de maintenir la disponibilité du produit. Les prix sur l'aérien se sont tellement envolés que nous avons commencé à faire plus de containers vers l'Amérique du Sud.

Le point crucial est l'anticipation en local, à la réception des marchandises. Cela nécessite un changement d'état d'esprit pour pouvoir faire davantage de stocks sur place et s'adapter au changement de mode de transport.

Désormais, nous réfléchissons à la création de hubs régionaux permettant d'augmenter ces volumes transportés par bateau. L'inflation des coûts est telle que nous envisageons de renforcer ces espaces de stockage intermédiaires. Nous partons davantage désormais sur un modèle régional avec des hubs qui vont alimenter nos filiales.

Le but n'est pas d'avoir plus de stocks, encore que la question peut se poser sur les matières premières, mais de les répartir différemment.

La crise a-t-elle renforcé le transport maritime ?

L'aérien reste imbattable en termes de délais, mais pour le reste, je pense que les deux transports sont à peu près à égalité. La disponibilité des reefers (conteneurs réfrigérés) demeure toujours un point complexe et la crise a aggravé cette situation.

Le marché maritime est énorme, la part du reefer est petite et le volume de reefer pour la pharma est encore plus réduit. Le reefer est un produit rassurant d'un point de vue qualité et suivi des températures.

Nous sommes tous conscients qu'il n'y a pas assez de disponibilités de ces containers sur le marché, qu'il en faudrait davantage, d'où l'intérêt de massifier nos envois. Pour l'aérien, je pense qu'il y a encore des trous dans la raquette dans les aéroports et les zones de stockage disponibles et dédiés.

Quelles peuvent-être les conséquences de la crise à plus long terme ?

Je pense qu'il peut y avoir un effet bénéfique, dans le sens où l'offre va être plus conséquente. La crise a mis en lumière la logistique des produits de santé, du transport à température dirigée jusqu'aux dispositifs de packaging ou de monitoring des expéditions.

Nous voyons du transport pharma quasiment tous les jours dans les médias. La crise pourrait, par ailleurs, améliorer certains détails techniques, par exemple augmenter les zones disponibles à température dirigée ou encore faciliter les passages en douanes. Cela pourrait aussi passer par l'obtention de nouveaux financements pour faire basculer davantage d'aéroports en CEIV.

Nous avons également acquis beaucoup d'expérience en matière de gestion de crise. Nous serons davantage prêts, si nous devons faire face à l'avenir à d'autres problématiques, que ce soit une cyber-attaque ou une autre menace pandémique.

Le transport des vaccins a-t-il affecté les capacités disponibles pour les autres produits de santé ?

Nous avions des craintes liées au transport des vaccins contre le Covid-19, notamment qu'il y ait des réquisitions ou que les fabricants de dispositifs ou de dataloggers soient saturés par la demande. Cela a été un sujet de cellule de crise. Mais nous avons eu peu d'impact sur nos prestataires.

Globalement, l'ensemble des fournisseurs et prestataires ont été mis à contribution, ils ont tous participé, ce qui a contribué à maintenir des capacités disponibles pour les autres produits.

La crise pourrait-elle accélérer la digitalisation et l'automatisation du secteur ?

Il y a un vrai travail sur la data et les contraintes qualité. On travaille ainsi à ne pas basculer dans la surqualité dans nos expéditions, notamment sur les solutions isothermes. Beaucoup de fournisseurs ont investi sur ce sujet et proposent la solution adaptée à un type de transport, sans tomber dans la surenchère. Désormais, on peut arriver à cartographier les flux et identifier les besoins de manière très précise et les données jouent un rôle important.

Nous voyons aussi arriver beaucoup d'automatisations, particulièrement sur les magasins et la partie entrepôt pour faciliter, par exemple, l'envoi de colis unitaires, de petits volumes. Ce sont des sujets qui continueront à être présents dans les années à venir.

TIPS PHARMA DONNE RENDEZ-VOUS À LYON, FIN NOVEMBRE 2021

La 5e édition du rendez-vous des acteurs de la supply chain des produits de santé, TIPS Pharma, aura lieu cette année, fin novembre, à Lyon. Événement créé par le Pharma Logistics Club, l'édition 2020, endeuillée par le décès de son organisateur, Serge Alezier, avait été reportée, début 2021, dans une version dématérialisée.

« Nous réfléchissons encore au rythme à adopter pour ce rendez-vous majeur pour le secteur », nous confie Nicolas Fernandes, membre du bureau du Pharma Logistics Club. « Que ce soit une fois par an ou tous les deux ans, l'idée est de continuer à positionner l'événement dans une ville différente entre deux éditions ».

Soucieux de maintenir un temps fort pour assurer les échanges entre les différents intervenants, le Pharma Logistics Club souhaite poursuivre son ouverture vers les différents intervenants de la supply chain pharmaceutique : laboratoires, fournisseurs et acteurs de la filière.

 

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