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Enquête Santé connectée : Les laboratoires tracent leur chemin

Raphaëlle Maruchitch

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Le marché de la e-santé, aux multiples facettes, offre autant de possibilités qu'il recèle de problématiques. C'est aux industriels du médicament de trouver comment appréhender ce marché florissant.

Applications mobiles de santé, objets de santé connectés, « serious games »... La e-santé génère, depuis son avènement, de multiples opportunités, aussi bien du côté des utilisateurs - professionnels de santé, patients, entourage - que de celui des développeurs de ces solutions. « La santé digitale pourrait quasiment être considérée comme une évolution médicale, s'enthousiasme Olivier Gryson, directeur de la communication digitale chez Servier. Elle peut, par exemple, faciliter le dialogue entre médecins et patients ou encore la prise en charge du patient entre deux consultations. C'est un sujet passionnant, enthousiasmant, le plus grand enjeu technologique qui nous attende dans les prochaines années. »

Actuellement, le terreau est favorable au développement de la santé connectée. En témoigne la naissance d'Orange Health-care, en 2007. « La décision est née d'un constat global incluant un ratio patients/médecins insuffisant ou encore de l'allongement de la durée de vie qui a pour conséquence une augmentation des maladies chroniques, raconte Emmanuelle Pierga, directrice de la communication chez Orange Healthcare. La transformation digitale peut accompagner une médecine plus efficace et performante. C'est donc devenu une activité stratégique pour le groupe Orange, avec des perspectives de développement de services nouveaux grâce au « big data ». » Aujourd'hui, Emmanuelle Pierga constate que « le médicament ne se suffit plus à lui-même, il devrait être accompagné d'un service supplémentaire véhiculé par la donnée ». « Le concept même du médicament est en train d'évoluer, confirme Olivier Gryson (Servier). Il est par ailleurs essentiel que les industriels apprennent à créer de la valeur autour d'un médicament dont le prix baisse. C'est pour cela que pour nous, aujourd'hui, la e-santé est une source d'avantages compétitifs. »

 

Une offre hétérogène

 

Les industriels du médicament ont dû s'emparer du sujet, capitalisant sur « leur savoir-faire dans l'identification des problématiques auprès des patients et des professionnels de santé », souligne Guillaume Marchand, psychiatre, à la tête de la start-up dmd Santé, spécialisée dans l'évaluation des applications mobiles et objets connectés de santé. « Le modèle pharmaceutique classique est très confortable ; la réinvention est un défi de taille », reconnaît Pierre Leurent, quant à lui président et co-fondateur de la société Voluntis, qui développe des logiciels compagnons thérapeutiques dédiés aux patients et aux professionnels de santé. « Globalement, on constate que l'on est très en retard sur le virage numérique et qu'il y a une hétérogénéité en termes de maturité sur l'innovation, reconnaît Emmanuelle Pierga. Les laboratoires ne profitent pas de leur potentiel. Ils ne sont pas tous équipés en termes de ressources ; peu ont recruté des personnes venant des nouvelles technologies. » Ainsi, les offres proposées aujourd'hui par les industriels du médicament sont plus ou moins élaborées. Cependant si « chaque industriel part dans sa direction, d'une façon générale, les évolutions se déroulent dans le même climat d'euphorie que celui qui a accompagné la bulle Internet », analyse Olivier Gryson.

Côté professionnels de santé, les apports de la santé connectée sont nombreux, notamment au niveau de la formation. Ainsi Philippe Grédy, directeur marketing et vente monde sur les sujets de santé connectée au LFB, raconte que son groupe a « commencé à travailler sur des simulations, il y a quatre ans, avec des « serious games », des jeux immersifs très élaborés. Nous en comptons aujourd'hui deux : hémosims « destiné à l'hémorragie du post-partum » et hémosims « trauma », qui sont en lien avec l'un de nos produits, le fibrinogène Clottafact. Ils ont pour objectif de former les professionnels de santé à la prise en charge de cette hémorragie. » L'enjeu est compris par les pouvoirs publics qui, d'ici 2017, tablent sur le développement de l'apprentissage par simulation « avec pour objectif d'équiper l'ensemble des CHU d'un centre de simulation en santé », peut-on lire sur le site du ministère de la Santé. « Nous avons toujours accompagné et formé les professionnels de santé, notamment car nous possédons un portefeuille de médicaments très spécialisés et très techniques, poursuit Philippe Grédy. Il y a un besoin de diffuser et d'informer qu'on ne retrouve pas forcément ailleurs. Aujourd'hui, nous faisons naturellement évoluer cette tendance vers des outils plus digitaux, internationalisables plus facilement. »

Bien sûr, les industriels du médicament utilisent aussi très largement la santé connectée au service des patients. Servier, qui a créé sa communication digitale il y a 15 ans, possède désormais toute une gamme de services digitaux. « Comme nous sommes spécialisés dans les maladies chroniques, notre focus s'est naturellement porté sur l'observance. Il y a eu des tentatives avortées, mais il n'en reste pas moins qu'il y a matière à créer de nouvelles voies thérapeutiques. La culture du changement est à insuffler », pense Olivier Gryson. En particulier, les applications mobiles de santé sont un vecteur de choix pour accompagner les patients. MSD France, par exemple, propose de nouvelles applications destinées aux patients. « L'offre globale de santé Immunosimple est née de la volonté de couvrir l'ensemble des besoins du parcours de soin pour les maladies inflammatoires chroniques en immunologie, explique le docteur Liliane Lamezec, directrice médicale de l'aire thérapeutique Immunologie chez MSD France. Au sein d'Immunosimple, à côté des services classiques, nous proposons deux applications : l'une en rhumatologie, l'autre en gastro-entérologie, pour permettre aux patients de suivre leur pathologie au quotidien. » Pour élaborer les applications, MSD a travaillé avec des sociétés savantes, et consulté des associations de patients afin de valider l'adaptation de ces outils à leurs besoins.

 

Pouvoir se démarquer

 

Encore faut-il réussir à tirer son épingle du jeu dans la jungle des applications. « À savoir que le retour sur investissement n'est pas financier actuellement, prévient Guillaume Marchand (dmd Santé). Fin 2012, il n'existait qu'un peu moins de 100 000 applications mobiles de santé dans le monde contre près de 170 000 actuellement. Peu de marchés dans l'IT peuvent se targuer d'avoir autant de dynamisme, avec un turn-over quotidien de 1 %. Or une application est un iceberg : au premier abord, on ne voit pas les aspects éthique, réglementaire ou de sécurité informatique, à l'inverse des aspects de pertinence médicale ou d'ergonomie. » En proposant, via sa société, la délivrance d'une labellisation des applications mobiles de santé et des objets connectés, Guillaume Marchand veut valoriser les applications. Pour lui, il s'agit d'un levier marketing très fort, capable de faire réapparaître la confiance dans un marché « qui évolue très vite et qui signe un véritable changement de paradigme pour les industriels du médicament, analyse-t-il. Une application de santé mobile demande à être animée comme un produit. Il faut en proposer une version régulière, être à l'écoute du marché, sortir du lot. »

Au sein de Voluntis, qui travaille notamment dans des domaines prioritaires tels que le diabète et l'oncologie, le choix a été fait de « réguler nos [ses] solutions comme des DM et de les évaluer dans le cadre d'études cliniques, explique Pierre Leurent. Une centaine d'applications seulement sont régulées comme des DM et une vingtaine bénéficient de preuves cliniques, suite à des essais contrôlés randomisés. » Voluntis a, par exemple, accompagné un produit testé en phase 3 avec AstraZeneca dont le logiciel compagnon vise à aider les patientes atteintes d'un cancer de l'ovaire à optimiser la gestion des effets indésirables du traitement, tout en renforçant le lien avec l'équipe soignante. « Nous travaillons sur l'extension des prescriptions médicales, afin d'accompagner le patient entre les consultations physiques. C'est un changement de la nature de l'offre pharmaceutique, dans un contexte où le rôle du médecin est voué à évoluer », explique Pierre Leurent. Olivier Gryson précise pour sa part que Servier s'est « interrogé sur les conditions médicales à rassembler pour que la e-santé se mue en vraies solutions médicales : d'une part, amener un niveau de preuve solide car l'offre est pléthorique ; d'autre part, réussir son intégration dans le système de soins. » Le laboratoire français a, par exemple, élaboré pour le marché allemand le Deprexis 24, logiciel de psychothérapie commercialisé en complément d'une thérapie médicamenteuse, qui a bénéficié de sept études cliniques.

 

Une concurrence mondiale rude

 

En outre, la santé connectée n'a de nouveau que son modèle économique. La gestion des données de santé est sous le joug d'une réglementation particulièrement contraignante en France (voir encadré). « Le processus de production n'est pas aisé, notamment à cause des difficultés techniques d'ordre réglementaire, rapporte Philippe Grédy (LFB). Du point de vue juridique par ailleurs, le sujet est complexe car des données de santé sont en jeu dans un nouvel environnement auquel tout le monde doit s'adapter. » Olivier Gryson (Servier) relève : « La santé digitale doit être un enjeu de compétitivité nationale et européenne. Il ne faut pas que l'Europe soit en retard sur ce sujet et cela nécessite que les législations ne soient pas lourdes. » Outre-Atlantique, le sujet de la santé connectée semble toutefois mieux maîtrisé. « Les Américains sont plus avancés que nous, juge Emmanuelle Pierga. En particulier, les modèles culturels et réglementaires sont très différents. » À titre d'exemple, « l'année dernière plus de 4 Mrds € ont été investis en capital-risque aux États-Unis dans la e-santé contre 100 M€ en Europe », note Pierre Leurent.

Si elle veut tenir ses promesses, la santé connectée devra, à l'avenir, continuer à progresser sur le sujet des problématiques qu'elle engendre. Orange Healthcare a, par exemple, monté en novembre 2014 un groupe de travail, le « Healthcare Data Institute ». « Nous avons mis autour de la table tous les acteurs en e-santé pour la promotion du big data, raconte Emmanuelle Pierga. Le Conseil d'administration compte des industriels (Sanofi, Roche) mais aussi des acteurs du public comme des représentants de recherche publique Inserm. Nous avons publié un livre blanc et avons le projet de formuler des propositions concrètes. » Selon Liliane Lamezec (MSD), la santé connectée doit s'épanouir dans un climat de réflexions d'évolution du modèle et des services. « Il y a de la place pour de nombreuses plateformes et une appétence pour de nouveaux outils », assure-t-elle. Malgré le marché saturé - en particulier sur le versant "gadget" -, les possibilités restent immenses. « Le secteur mûrit de plus en plus, en faveur de la convergence entre le numérique et le thérapeutique », analyse Pierre Leurent. En outre, le marché va tendre à se professionnaliser. « Les besoins doivent être identifiés auprès des associations de patients et des professionnels de santé, enjoint Guillaume Marchand (dmd Santé). Ils doivent faire des applications qui répondent correctement à des besoins simples, mais non comblés par l'offre actuelle car il y a trop d'aires thérapeutiques « orphelines ». Par exemple, il n'existe pas d'application destinée aux enfants qui souffrent d'un spectre autistique, mais il y a 174 applications pour rappeler aux femmes de prendre leur pilule... »

 

La santé digitale doit être un enjeu de compétitivité nationale et européenne.

 

UNE AGENCE POUR DÉFINIR LES NORMES D'ÉCHANGE ET DE PARTAGE DES DONNÉES

L'Agence des systèmes d'information partagés de santé (ASIP Santé) est une institution gouvernementale née de la fusion des groupements d'intérêt public « Carte de professionnels de santé » et « Dossier médical personnel (DMP) », en 2009. « Aujourd'hui, l'Agence se définit comme l'opérateur de la santé numérique, avec une vocation bien plus large qu'à l'origine car les enjeux de la santé numérique sont immenses », explique Pascale Sauvage, directrice de la stratégie de l'ASIP Santé. L'Agence s'occupe notamment des questions de sécurité des données, incontournables sur le sujet de la santé connectée. Pascale Sauvage détaille : « Nous sommes chargés d'élaborer les référentiels de sécurité et d'interopérabilité qui s'appliquent aux systèmes d'information de santé. Nous produisons tout un ensemble de documents nécessaires pour s'approprier les règles qui découlent de la santé connectée et des guides pratiques pour mettre en place ces exigences. » Un des objectifs est de garantir à terme la protection des données émanant par exemple des applications de santé mobiles. Pour la construction de référentiels, l'Agence sollicite notamment les industriels. Elle collabore par ailleurs avec la Haute Autorité de santé, dans le cadre d'un programme « Santé connectée ». À l'image du développement de la e-santé, les activités de l'ASIP Santé sont vouées à évoluer à l'avenir pour s'adapter aux besoins grandissants du secteur. « Nous serons très certainement beaucoup plus proactifs, annonce Pascale Sauvage car nous voulons encourager les initiatives innovantes. Les possibilités sont multiples : nous pourrions, par exemple, imaginer que le patient verse des données de santé collectées via des objets connectés à son DMP, qui est un espace sécurisé. ». Une chose est certaine : les évolutions devront s'accompagner d'un cadre sécuritaire.

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