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Open innovation : La nécessité d'une professionnalisation

Aurélie Dureuil

Né dans les années 2000, le concept d'open innovation séduit les laboratoires qui accèdent à des produits et des technologies venant compléter leurs propres recherches. Une source d'innovation qui nécessite pourtant une organisation interne pour détecter les innovations et leur valeur.

Ne plus rester replié sur sa propre R&D ultra-confidentielle mais aller puiser à l'extérieur les innovations en termes de molécules mais aussi de technologies de production... L'idée a fait du chemin dans l'industrie pharmaceutique qui s'ouvre de plus en plus au concept de l'« open innovation » ou innovation ouverte. « L'industrie pharmaceutique a été une des premières à démarrer ce type de façon de fonctionner », témoigne Pierre-François Kaltenbach, directeur de l'activité Conseil en stratégie d'Accenture France. Interrogé sur l' « open innovation », il cite Eli Lilly, « l'une des entreprises les plus innovantes sur ce sujet et qui a créé, dès les années 2000, un site Internet dédié ». Au sein du premier laboratoire pharmaceutique français, Elias Zerhouni, président Monde Recherche et développement, en témoigne : « Sanofi s'est transformé, d'une compagnie qui ne cherchait pas un écosystème » en une entreprise avec de nombreuses « collaborations ». Avec l'objectif d'avoir « une R&D adaptable, agile et répondant aux avancées de la science », ajoute-t-il. Il suffit de regarder les annonces du laboratoire. Rien qu'au premier trimestre 2014, Sanofi a multiplié les annonces avec un accord sur le co-développement d'un vaccin pneumococcique conjugué entre Sanofi Pasteur et SK Chemicals ; une collaboration de R&D de petites molécules anti-inflammatoires avec UCB ; la création d'un centre d'excellence sur les produits naturels avec le Fraunhofer-Gesellschaft ; enfin, un élargissement de l'accord de développement et commercialisation de traitements dans les maladies rares entre sa filiale Genzyme et Alnylam. Et l'open innovation est intégrée par de nombreuses sociétés pharmaceutiques. Servier a conclu, par exemple, de nombreux accords, ces dernières années. Pascal Touchon, directeur de la direction de la coopération scientifique du laboratoire français, cite deux exemples emblématiques : « un accord d'option de licence et de collaboration de recherche avec la société de biotechnologie française, Cellectis » et « un accord de licence pour une petite molécule visant à traiter certains cancers du sein et du poumon avec Ethical Oncology Science ». Le Novartis institutes for biomedical research strategic alliances group (NIBR) de Novartis a établi « plus de 300 collaborations, académiques et industrielles », précise le groupe. De son côté, Ipsen a conclu en 2013 plusieurs partenariats de recherche et de développement avec des sociétés telles que PeptiDream mais aussi des équipes académiques telles qu'Harvard Medical School. « Une tendance de fonds aujourd'hui veut que les industriels de la pharmacie coopèrent sur les phases amont, et parfois mêmes avancées, avec des laboratoires académiques ou avec des petites entreprises. Il s'agit d'un véritable levier pour l'innovation », constate Isabelle Diaz, directrice Biotechnologies et recherche du Leem. Elle cite notamment la stratégie de Sanofi qui ambitionne « à court terme que la part de la R&D faite en partenariats devrait atteindre 30 % de leur effort de R&D ». L'open innovation passe donc par des collaborations avec des laboratoires académiques et des sociétés privées. « Les laboratoires ne peuvent plus se contenter de faire de l'innovation tous seuls. Il faut activer toute la matière grise disponible », indique Pierre-François Kaltenbach (Accenture).

 

Détecter les projets

 

Si les laboratoires pharmaceutiques semblent s'être appropriés la stratégie d'open innovation très tôt, Pierre-François Kaltenbach constate une professionnalisation : « Ce n'est plus quelque chose que les entreprises font par hasard. Elles ont mis en place des sites web, des équipes pour nouer ces partenariats et installer cette stratégie dans la durée ». Car aller chercher à l'extérieur de l'innovation implique la mise en place d'une stratégie bien définie. « C'est un double challenge. D'abord, définir la façon de procéder en termes de partenaires recherchés mais aussi de types de sujets », indique le directeur de l'activité Conseil en stratégie d'Accenture France. S'ouvrir aux innovations extérieures ne veut pas dire conclure des contrats à tort et à travers. « Avec l'open innovation, les sociétés accèdent à une masse de matière grise sans limite, il faut donc arriver à canaliser ce flux et le filtrer », signale Pierre-François Kaltenbach. Il cite Eli Lilly qui « étudie 1 000 à 1 500 possibilités d'acquisition de propriétés intellectuelles, chaque année, et compte plus de 150 partenariats actifs ». Ces possibilités de collaboration sont reçues par les laboratoires. Les organisations professionnelles se mobilisent également pour fournir des listes des potentiels partenaires. À l'exemple du Leem. « Nous cartographions tous les deux à trois ans les sociétés biotech. Nous contribuons également à CartiAriis, qui référence toutes les équipes académiques lauréates aux investissements d'avenir. Et nous encourageons les rencontres entre tous les acteurs », détaille Isabelle Diaz du Leem. L'Association française des sociétés de services et d'innovation pour les sciences de la vie (Afssi) met également en place des actions pour faire connaître ses adhérents auprès des laboratoires. « Nous jouons un rôle d'intermédiation et de facilitation », témoigne Claude-Alain Cudennec, secrétaire général de l'Afssi. L'organisation s'est ainsi rapprochée des Satt pour « détecter les projets qui peuvent avoir un intérêt et pour lesquels ils n'ont pas les compétences nécessaires », précise-t-il.

 

Une phase d'évaluation des projets

 

Une fois ces potentiels partenariats identifiés, il faut encore évaluer l'innovation proposée et son intérêt pour la recherche interne du laboratoire. « Il ne faut pas considérer que ces partenariats peuvent se substituer à la R&D interne. Garder une maîtrise en interne des évolutions technologiques est un véritable enjeu », souligne Isabelle Diaz. Il faut en effet avoir les compétences pour évaluer l'intérêt d'un projet et sa valorisation. « Les sociétés pharmaceutiques sont encore sur un modèle fermé. Elles choisissent elles-mêmes les sujets sur lesquels elles interviennent en se positionnant sur telle ou telle pathologie », analyse Pierre-François Kaltenbach (Accenture). Il souligne : « un gros challenge pour les laboratoires repose sur la construction d'une brand value afin d'être considérés comme des partenaires, fiables, réactifs, etc. L'entreprise ne doit pas mettre 18 mois pour analyser un dossier. Pour cela, il faut une organisation, des processus ». Les laboratoires ont créé des divisions dédiées. À l'exemple de Servier et de sa direction de la coopération scientifique ou de Novartis avec ses équipes de développement d'activité et d'alliance stratégique au sein du NIBR. Il existe, par ailleurs, des outils et des prestataires de services « pour aider les entreprises qui font de l'open innovation à formuler leurs problématiques sans dévoiler tous leurs secrets » mais aussi « des outils pour voir les entreprises qui déposent des brevets sur des technologies dans le champ d'expertise », indique Pierre-François Kaltenbach (groupe Accenture).

Une fois le projet identifié et sa pertinence pour la R&D du laboratoire validée, reste la contractualisation. Là, les laboratoires pharmaceutiques pourraient avoir encore quelques efforts à réaliser. « Au cours de nos enquêtes, nous avons découvert un certain manque d'agilité des entreprises en matière de contractualisation. Si vous arrivez face à une start-up de trois personnes avec un contrat de 500 pages, cela peut freiner le processus », constate Pierre-François Kaltenbach (Accenture). « Il y a eu une évolution, mais il reste des progrès à faire », souligne Claude-Alain Cudennec (Afssi). Il constate ainsi un changement d'interlocuteurs : « dans les temps passés, nos entreprises négociaient avec le responsable de la recherche. Le contrat se faisait entre experts. Nous avons depuis souligné et dénoncé une certaine dérive dans les grands groupes qui, pour des raisons de marges, entendaient gérer ces contrats comme des achats de biens et de services. On se retrouvait avec des clauses loin d'intégrer les contraintes des programmes de recherche. Aujourd'hui, nous essayons d'être un intermédiaire pour la qualité des contrats et nous demandons aux laboratoires d'anticiper leurs besoins sur quelques années ».

 

Différents contrats en fonction des interlocuteurs

 

Le directeur de l'activité Conseil en stratégie d'Accenture France plaide pour la mise en place de différents dispositifs contractuels en fonction des organismes auxquels les laboratoires pharmaceutiques ont à faire. « Quand le processus est structuré, les entreprises traitent beaucoup mieux les problèmes de propriété intellectuelle, pour voir comment seront partagés les bénéfices », précise-t-il. Car tout l'intérêt de l'open innovation repose sur le fait d'aller « chercher l'innovation là où elle se trouve en respectant les règles d'équilibre entre les partenaires », indique Claude-Alain Cudennec (Afssi). Les types de contractualisation dépendent également des stratégies des entreprises. « Avec Cellectis, nous avons pris une option de licence sur le développement de candidats médicaments cellulaires dans le domaine du cancer. Nous n'avions pas encore les compétences en interne sur la thérapie cellulaire pour intégrer immédiatement cette technologie. Tandis qu'avec Ethical Oncology Science, nous avons signé une licence pour une petite molécule pour aller immédiatement dans les phases II dans le cancer du sein et du poumon », témoigne Pascal Touchon (Servier). Les laboratoires pharmaceutiques se sont donc structurés pour mettre à profit le concept d'open innovation en se professionnalisant.

 

Les laboratoires doivent être considérés comme des partenaires, fiables, réactifs, etc.

 

DÉFINITION DE L'OPEN INNOVATION

L' « open innovation » ou innovation ouverte consiste pour les entreprises à ouvrir leur recherche à des collaborations extérieures. « Il faut retourner aux sources. Il s'agit d'un concept venant d'un professeur de Berkeley, Henry Chesbrough, qui a, en 2003, associé les termes innovation et open. Il s'agit d'un concept très large et qui regroupe aujourd'hui des pratiques extrêmement différentes, incluant la recherche précompétitive et/ou partenariale », détaille Isabelle Diaz, directrice Biotechnologies et recherche du Leem. Pour Accenture, l'open innovation repose sur la stratégie « des entreprises de tous les pays (qui) développent des collaborations avec d'autres sociétés et des individus pour obtenir de nouvelles idées et développer de nouveaux produits et services ». L'innovation ne se fait plus uniquement en interne, mais provient également de collaborations extérieures.

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