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Opioïdes : les laboratoires prêts à payer l'addiction ?

NICOLAS VIUDEZ

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Opioïdes : les laboratoires prêts à payer l'addiction ?

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La condamnation de Johnson & Johnson aux États-Unis dans la crise des opioïdes marque la première étape de ce qui pourrait constituer un feuilleton judiciaire. En faisant face à plus de 2000 plaintes, les laboratoires font le dos rond et négocient gré à gré. Retour sur les origines d'une crise qui secoue l'Amérique et place les laboratoires pharmaceutiques face à leurs démons.

Pour comprendre l'ampleur de la crise des opioïdes aux États-Unis, le CDC (Center for Disease Control and Prevention) fournit un chiffre vertigineux. 70 000 personnes meurent chaque année d'une overdose (contre dix fois moins en Europe) et près de 68 % détenaient une ordonnance pour un opioïde illégal.

Une situation qui a explosé, ces dernières années. L'origine de cette crise remonte au milieu des années 90, lorsque la généralisation des ordonnances pour des opioïdes utilisés comme antidouleur s'est répandue. Codéine, tramadol, morphine, oxycodone, autant de composés dont la mise à disposition facilitée a été encouragée pour pallier aux douleurs des patients, particulièrement des personnes atteintes de cancer. Des produits qui ont entraîné des dépendances sévères et la bascule vers des drogues illégales (Fentanyl sous sa forme illicite, héroïne).

Le rôle des laboratoires dans le développement de cette crise est, depuis, dénoncé. Ils sont accusés d'avoir mis en place des politiques commerciales très agressives visant à multiplier les prescriptions d'opioïdes tout en minorant le risque d'accoutumance à leurs produits. C'est ce qui a poussé des dizaines d'États, comtés ou municipalités (plus de 2000 plaintes à ce jour) à se retourner contre l'industrie pharma. Et les premiers jugements tombent.

Johnson & Johnson, premier condamné

Le géant américain Johnson & Johnson a été le premier laboratoire condamné, le 26 août dernier. Thad Balkman, le juge en charge de l'affaire, a notamment souligné : « des pratiques trompeuses de marketing et de promotion des opioïdes » réalisées auprès de médecins par le laboratoire Janssen, la division pharmaceutique de Johnson & Johnson.

Janssen aurait en effet minimisé l'effet d'addiction provoqué par ces médicaments antidouleur - le Duragesic (fentanyl) et le Nucynta (tapentadol) - en le qualifiant de « pseudo-addiction » auprès des professionnels de santé. Ces pratiques auraient contribué à la crise des opioïdes, « qui a ravagé l'État de l'Oklahoma », selon le juge Balkman. État rural, l'Oklahoma fait partie des régions particulièrement touchées par la crise. En 2012, le taux de prescriptions d'opioïdes atteignait encore plus de 120 prescriptions pour 100 habitants.

Le groupe américain Johnson & Johnson devra ainsi verser la somme de 572 millions de dollars (515 millions d'euros) de dommages et intérêts à cet État. Mais a déjà annoncé son intention de faire appel de cette décision de justice « Janssen n'a pas provoqué la crise des opioïdes dans l'Oklahoma et ni les faits ni la loi ne le prouvent », se défend Michael Ullmann, vice-président exécutif, invoquant le fait que « le Duragesic et le Nucynta représentent moins d'1 % des ordonnances totales d'opioïdes prescrites en Oklahoma et aux États-Unis ».

Si ce premier jugement a eu une portée médiatique considérable, la condamnation s'avère toutefois beaucoup plus faible que les 17 Mrds $ (15 milliards d'euros) réclamés par l'Oklahoma. Et plus basse que les prédictions des analystes. David Maris de Wells Fargo avait ainsi tablé sur des dommages et intérêts à hauteur de 2 milliards de dollars. De fait, cette condamnation n'a pas déstabilisé le cours en Bourse du laboratoire, qui a progressé de 2 %, après l'annonce du verdict. En 2018, le chiffre d'affaires du géant américain s'élevait à 81,6 milliards de dollars (73,5 milliards d'euros), de quoi lui laisser voir venir les prochains jugements sans trembler ? Probablement, mais d'autres laboratoires pourraient trembler davantage.

© DR
Les états ruraux des Etats-Unis ont été particulièrement touchés pars la crise des opioïdes.

Plus de 2 000 plaintes déposées contre les laboratoires aux États-Unis

Face aux deux milles plaintes déposées, les entreprises concernées tentent de multiplier les accords pour éviter de faire face à un jugement. Avec une stratégie clairement annoncée : la négociation de gré à gré.

Récemment, le laboratoire Endo Pharmaceuticals a ainsi scellé un accord à 10 millions de dollars avec deux comtés de l'Ohio (Cuyahoga et Summit). Dans cet accord, le laboratoire Endo mettra aussi à disposition pour 1 million de dollars ses deux spécialités Vasostrict et Adrenalin, destinés à traiter les overdoses aux opioïdes. L'accès aux antidotes à l'overdose d'opioïdes est en effet un des axes majeurs de prévention des décès par overdose, aux États-Unis mais aussi en France (voir notre encadré).

Avec les deux mêmes comtés de l'Ohio, Allergan a poursuivi la même stratégie et versera 5 millions de dollars. Le laboratoire ne commercialise plus d'antidouleur aux USA depuis des années et a cédé ses génériques dans le domaine à Teva. Le laboratoire israélien est un de ceux qui a préféré obtenir un accord plutôt que de faire face à un procès. Teva a ainsi versé 85 millions de dollars à l'État de l'Oklahoma, en mai dernier. Mais l'exemple le plus frappant de négociation en cours concerne Purdue Pharma, qui commercialisait l'Oxycotin, un des composés stars des opioïdes antidouleur.

L'Oxycotin, mis sur le marché en 1996 représentait 90 % des ventes sur ordonnance de Purdue dans les années 2000.

Purdue tente, ces dernières années, de faire oublier le rôle joué par l'Oxycontin dans la crise des opioïdes. Le laboratoire multiplie ainsi les partenariats avec les structures traitant l'addiction. Et son portefeuille a considérablement évolué. Fini les opioïdes, place à des substances antidouleur qui ne rendraient pas dépendants. Dans son actualité, Purdue fait aussi régulièrement le point sur l'avancée de son traitement des overdoses aux opioïdes. Le laboratoire a ainsi reçu une désignation « fast-track » de la FDA pour évaluer le nalmefene. Pourtant, le groupe aurait à débourser des milliards de dollars pour tenter d'échapper à une longue bataille judiciaire. Il a déjà scellé un accord pour 270 millions de dollars d'indemnités avec l'Oklahoma, mais va contribuer bien davantage. Le laboratoire devrait payer une somme allant de 10 à 12 milliards de dollars pour mettre fin à l'ensemble des plaintes déposées contre lui.

Pour être en mesure de faire face à cette somme et solder ce litige, Purdue a décidé de se déclarer en faillite à la mi-septembre. Les propriétaires de Purdue cèdent ainsi tous leurs actifs à une entité créée au profit « des plaignants et du peuple américain », selon un communiqué du laboratoire. En plus de fournir les parts de Purdue, la famille Sackler apportera un minimum de 3 milliards de dollars, à titre privé. Une mise en faillite qui transformera en profondeur le laboratoire qui deviendrait entièrement dédié à résoudre le problème des overdoses. Il se consacrera à fournir potentiellement des dizaines de millions de doses de médicaments pour contrer les overdoses et traiter la toxicomanie à un coût nul ou faible.

Il faut dire que Purdue avait beaucoup à se faire pardonner. Son Oxycontin mis sur le marché en 1996 a dépassé le milliard de dollars de ventes au tournant des années 2000. Le produit représentait alors 90 % des ventes sur ordonnance du groupe. Une prouesse obtenue grâce à des dépenses marketing considérables qui ont fait scandale aux États-Unis. Plus de 5 000 médecins, pharmaciens et infirmières sont passés dans les symposiums organisés par le groupe pour vanter son produit. Des campagnes soutenues sur le terrain par une force de vente qui a plus que doublé en quatre ans. Un commercial de chez Purdue pouvait ainsi voir son salaire annuel de 55 000 dollars rallongé de bonus allant de 15 000 à 240 000 dollars. Et le groupe a également mis en place des bases de données détaillées pour cibler les médecins les plus prescripteurs de ces produits. Le succès du produit a aussi contribué à le rendre disponible dans de nombreux points de vente, ce qui a facilité son accès par des voies illégales. C'est au début des années 2000 que la dépendance à l'Oxycontin et sa surreprésentation dans les décès par overdose commencent à faire du bruit. Un rapport de 2003 cite ainsi l'exemple de la Virginie occidentale, dans laquelle la moitié des patients admis en clinique de désintoxication étaient traités pour une dépendance à l'Oxycontin.

Une bombe à fragmentation pour l'industrie pharmaceutique

Commencée en 1999, la crise des opioïdes pourrait ainsi s'achever plus de vingt ans plus tard, au moins dans sa partie juridique. Car la question de la prise en charge de la douleur reste en suspens. Et la crise, qui aura dévasté des régions entières aux États-Unis, aura aussi entamé un peu plus la confiance du grand public dans l'industrie pharmaceutique.

Les peluches et autres gadgets généreusement distribués par Purdue Pharma pour promouvoir l'Oxycontin dans les années 90 ont suscité incompréhension et indignation. Un récent sondage de l'institut Gallup montre que l'industrie pharmaceutique a perdu près de 21 points de confiance auprès de la population des États-Unis.

Si l'industrie apparaît désormais prête à faire son mea culpa et à payer pour tourner la page, reste à savoir à combien se montera le montant inscrit en bas du chèque et combien de laboratoires risquent d'être mis au tapis par leurs pratiques d'alors. Car même si le pic paraît atteint, la crise des opioïdes va laisser des traces sur le long terme. En 2017 et pour la première fois, le nombre de morts liés à une overdose par opioïdes a dépassé le nombre de morts par accident de la route aux États-Unis.

LES OPIOÏDES EN FRANCE

Sans atteindre l'ampleur des États-Unis, la dépendance aux opioïdes est également surveillée de près en France. Selon des données CepiDC/Inserm, en 2015, ce sont 373 cas de surdoses mortelles par usage de stupéfiants et médicaments opiacés qui ont été identifiés. Un chiffre qui tend à augmenter, depuis 2004, même si l'Observatoire français des drogues et toxicomanie (OFDT) estime à 30 % au moins la sous-estimation du nombre de décès par surdose liée à la non exhaustivité du recueil. Début 2019, l'ANSM a publié un « État des lieux de la consommation des antalgiques opioïdes et leurs usages problématiques » qui donnait une mesure de la situation en France. Dans ce rapport, l'agence estimait ainsi qu'« entre 2006 et 2017, la prescription d'opioïdes forts a augmenté d'environ 150 % ». L'oxycodone est ainsi l'antalgique opioïde qui marque l'augmentation la plus importante. À cette occasion, l'ANSM rappelait également que « les opioïdes ont un intérêt majeur et incontestable dans la prise en charge de la douleur et restent moins consommés que les antalgiques non-opioïdes (paracétamol, aspirine, AINS) ». D'après le rapport de l'ANSM, le nombre d'hospitalisations liées à la consommation d'antalgiques opioïdes obtenus sur prescription médicale a augmenté de 167 % entre 2000 et 2017 passant de 15 à 40 hospitalisations pour un million d'habitants.

 

OPIACÉS OU OPIOÏDES : DE QUOI PARLE-T-ON ?

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Le terme « opiacé » sert à désigner les substances dérivées de l'opium. En revanche, le terme « opioïde » permet de désigner toute substance, naturelle ou synthétique, qui produit des effets similaires à ceux des opiacés. Dans les deux cas, ces substances agissent sur les récepteurs aux opiacés, qui appartiennent à la famille des récepteurs couplés aux protéines G (RCPG). Ces récepteurs jouent un rôle clef dans le système nerveux central, puisqu'ils sont impliqués dans la réponse à la douleur et au stress et dans la gestion des émotions. C'est en ce sens que les opioïdes et les opiacés sont utilisés comme analgésiques ou comme stupéfiants. Parmi les opiacés courants, on trouve la morphine et la codéine. Le fentanyl est, lui, un opioïde connu.

 

 

L'ENJEU DE LA MISE À DISPOSITION DE LA NALOXONE

© CC/James Heilman, MD

Face aux overdoses liées aux opioïdes, il existe un antidote efficace à utiliser en traitement d'urgence : la naloxone. Sa mise à disposition sous forme de kits prêts à l'emploi est un facteur crucial pour diminuer le nombre de morts. En France, à l'occasion de la journée internationale de sensibilisation à l'overdose, l'ANSM a rappelé les mesures prises pour favoriser la mise à disposition de ces kits. En 2018, elle a autorisé le Nalscue, de la naloxone administrée par voie nasale. Un produit qui ne sera bientôt plus fabriqué par le laboratoire titulaire, faute de rentabilité. Le Nyxoid, également sous forme nasale, qui a obtenu une AMM européenne, devrait prendre la relève. En mai 2019, c'est le Prenoxad, une solution injectable intramusculaire en seringue préremplie qui a été rendue disponible dans les établissements de santé, en Centres de soin, d'accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), en Centres d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (CAARUD) et dans les pharmacies de ville. Les associations de patients dénoncent, malgré les autorisations, le manque de kits disponibles dans les pharmacies de ville et autres lieux de prise en charge ainsi que le manque d'information et de formation des personnes concernées.

 

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