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Comment pérenniser le site France ?

Sylvie Latieule

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4 questions à Xavier Lemoine

Senior consultant chez Roland Berger Strategy Consultants

IP : Alors que les grands acteurs du générique montent en puissance et rapatrient des productions en Europe, quelles sont les opportunités pour les façonniers français ?

X.L. : Il faut distinguer le cas des anciens génériques et des nouveaux. Pour les anciens génériques, il se présente deux cas de figures. Soit le génériqueur est à la recherche d'un back up pour un générique qui est déjà produit ailleurs. Dans ce cas, il procède par appel d'offre et les façonniers présents sur la forme galénique vont y répondre. Les inconvénients pour le façonnier sont des prix tirés vers le bas (approche de pricing couvrant essentiellement les coûts variables) et un impact volume restant faible. Un deuxième cas me paraît plus intéressant. Il s'agit du ressourcing, lorsqu'un génériqueur vient de racheter un dossier et que le contrat avec le façonnier initial arrive à échéance. Le génériqueur peut faire le choix de changer de sous-traitant et notamment de rapatrier des productions en Europe pour des questions de qualité lorsqu'il s'agit de « far sourcing ». Contrairement au cas des produits princeps, les contraintes réglementaires liées aux changements de lieu de production sont un frein moindre compte tenu de la récence des dossiers. Dans ce cas, les façonniers peuvent récupérer des volumes de production beaucoup plus intéressant, les marges restant nettement en deça des princeps.

Quelle est alors la stratégie à adopter avec les nouveaux génériques ?

X.L. : Les façonniers doivent se différencier au-delà du prix. Une approche pour les façonniers est de développer eux-mêmes des dossiers pour les proposer aux génériqueurs de taille moyenne. Elle leur permet de sécuriser leurs volumes de production et leurs marges. Mais cela leur demande de passer d'un statut de CMO (Contract manufacturing organization) à celui de CDMO (contract development and manufacturing organization), en se dotant de capacités de développement. Les façonniers peuvent aussi valoriser leur capacité à gérer une forte complexité pour les activités de packaging avec notamment une nombre élevé des SKU (Stock keeping unit, ndlr). D'autre part, la flexibilité des outils de production, en particulier ceux issus des big pharmas, doit être renforcée pour être davantage compétitif sur des petites séries.

Y a-t-il beaucoup de façonniers français engagés dans cette stratégie ?

X.L. : Il y a une falaise de brevets qui s'annonce avec des lancements en 2012. Lorsque l'on examine les dossiers d'AMM de ces génériques en cours d'enregistrement au niveau de l'EMA, on constate que très peu de sites français sont enregistrés pour assurer la production.

Pour avoir toute leur place en Europe, qu'est-ce qu'il manque aujourd'hui aux façonniers français ?

X.L. : Il faut qu'ils saturent davantage leur outil industriel pour obtenir des effets d'échelle. Plusieurs positionnements sont envisageables : acquisition d'un statut de CDMO vis à vis de génériqueurs de moyenne taille, positionnement sur des niches technologiques, flexibilité sur les opérations de conditionnement... Par ailleurs, le cadre réglementaire doit encore s'assouplir pour faciliter le positionnement des acteurs français sur le marché des futurs génériques. D'autre part, la politique de révision des prix devrait aussi davantage valoriser la production en France.

PROPOS RECUEILLIS PAR SYLVIE LATIEULE

La France produit plus de la moitié des génériques qu'elle consomme, grâce à un vaste réseau de façonniers. Du côté des acteurs de la chimie fine, certains relancent la production de matières actives génériques, en tenant tête à des concurrents asiatiques. Pour autant, tous réclament un peu plus de soutien public pour garantir la pérennité de leurs installations.

Avec 614 millions de boîtes de génériques vendues en 2011, le marché français a accusé un recul de 3 % par rapport à 2010. Touché par certains déremboursements et le développement de la mention non substituable (NS) sur les ordonnances, ce marché devrait toutefois repartir à la hausse, avec de nouvelles expirations de brevets de blockbusters, une réglementation plus stricte autour de la mention NS. Et à terme, un élargissement du répertoire* établi par l'Afssaps, notamment aux sprays et antihistaminiques, ce qui permettrait d'accroître les possibilités de substitution de princeps.

Ce marché des génériques est dans les mains de génériqueurs qui se classent en deux grandes catégories : les sociétés qui sous-traitent leur production (matière active et mise en forme pharmaceutique) à l'instar d'Arrow France ou Biogaran et les sociétés intégrées qui produisent une partie de leurs génériques comme Teva, Sandoz ou Zentiva (groupe Sanofi). Mais dans tous les cas, aucun génériqueur n'est en mesure de produire 100 % de ses génériques. « Les groupes intégrés ne produisent pas plus de 40 % de leurs génériques, parce qu'ils ne sont pas en mesure de maîtriser l'ensemble des technologies correspondant à leurs centaines ou milliers de références », estime Pascal Brière, président de Biogaran et du Gemme (association réunissant 12 professionnels des médicaments génériques). A titre d'illustration, l'Allemand Stada, qui s'estime en sixième position dans la hiérarchie mondiale, dispose d'une gamme de plus de 900 matières actives pharmaceutiques qui conduisent à plus de 13 000 emballages commercialisés par le groupe. Tous diffèrent en termes d'ingrédients actifs, de quantité d'ingrédients actifs, de forme posologique, ou de taille de la boîte. « Nous avons accès à un réseau international de ressources internes et externes dans la chaîne d'approvisionnement et de production pharmaceutique », explique le groupe Stada.

Xavier Lemoine, consultant chez Roland Berger, estime cependant que cette tendance à l'intégration de la production sur les références majeures devrait se renforcer à mesure que le marché des génériques se consolide. Stada explique, par exemple, que « pour l'achat d'ingrédients pharmaceutiques actifs, le groupe se concentre sur les fournisseurs à bas prix à partir de pays à bas coûts, principalement en provenance d'Asie ». Pour ce qui du façonnage, lorsqu'il n'est pas sous-traité, le groupe utilise ses propres sites. En Europe, ils sont implantés en Allemagne, en Bosnie-Herzegovine, en Serbie, en Russie, dans le Montenegro. En Asie, ils sont installés en Chine et au Vietnam. Le numéro un mondial Teva va plus loin. Il est en mesure de produire des API dans l'une de ses 21 usines dédiées, mais ceci ne l'affranchit pas d'une certaine part de sourcing. En formulation, il s'appuie sur 56 usines de formulation, sachant qu'elles assurent aussi la production des médicaments développés en propre par Teva.

Pour autant, le site France profite-t-il pleinement de cette manne des génériques ? Xavier Lemoine (Roland Berger) observe que quasiment aucun des grands acteurs mondiaux des génériques ne produit sur le sol français. Seul Mylan à Meyzieu (69) et Teva à Sens (89) ont une usine sur le territoire, mais elles ne réalisent que des opérations de conditionnement. En revanche, la production de génériques existe.

Déjà, au niveau de la production de matière active, on rencontre des chimistes qui misent de plus en plus sur le domaine. Et ce, en dépit de l'écrasante suprématie de l'Asie, en particulier de l'Inde, qui inonde la planète de ses principes actifs à bas coût, tant dans le domaine des princeps que des génériques. Parmi ces irréductibles, on trouve le groupe de chimie fine PCAS. « Nous voyons un retour en arrière, initié par les Américains pour un sourcing en France ou en Europe », explique Laurent Alexandre, directeur - Multi Client API. « Même si les acheteurs de la pharmacie ont des consignes d'achat pour aller vers les prix les plus bas, des accidents ou des soucis de qualité les amènent parfois à reconsidérer leur sourcing ». Flairant les opportunités, PCAS a donc entrepris de se développer dans les génériques, en tant que produits propriétaires qui sont vendus sur catalogue et peuvent même faire l'objet de brevets. « Une activité de sous-traitance pure est difficile à gérer dans le domaine de la chimie fine car nous devons suivre l'activité de nos clients qui peut être en dents de scie. La production de produits propriétaires est en revanche très structurante pour nos sites », explique-t-il. Et contrairement aux idées reçues, un chimiste français peut proposer des coûts de production très compétitifs. La clé, c'est l'innovation. « Nous faisons une veille sur les nouvelles molécules dont les brevets vont bientôt expirer. Nous les sélectionnons en fonction des technologies dont nous disposons. Puis, nous revisitons les voies de synthèse. Nous essayons notamment de réduire le nombre d'étapes en utilisant par exemple la biocatalyse plus sélective », explique Laurent Alexandre qui évoque le cas d'une molécule dont le coût de production a pu être réduit de 30 % par rapport à des prix asiatiques, par l'utilisation de la catalyse enzymatique, technologie développée par sa filiale Protéus. PCAS dispose aujourd'hui d'un catalogue commercial d'une trentaine de principes actifs génériques et il compte 6 à 8 molécules encore en développement dont la moitié sont proches de l'enregistrement chez les clients. « Notre objectif est d'intégrer entre 2 et 4 nouvelles molécules dans notre pipeline tous les ans, sachant qu'il faut environ 3 ans pour le développement d'une molécule et presqu'autant de temps du côté du génériqueur pour l'obtention des autorisations », ajoute Laurent Alexandre.

Autre acteur français de la chimie fine, Axyntis présente une stratégie voisine, avec quelques variantes. « Nous produisons plus d'une trentaine d'API et cette activité représente une dizaine de millions d'euros de chiffre d'affaires », explique David Simonnet, président du groupe, qui prévoit le lancement de 2 à 4 nouvelles molécules génériques par an. Guère plus car « cette stratégie génériques ne doit pas cannibaliser le reste de notre activité », confie David Simonnet. « Notre approche est opportuniste. Nous ciblons des spécialités européennes sur des marchés de niche où nous pouvons avoir un avantage concurrentiel grâce à des coûts compétitifs et pour être dans une concurrence moins frontale avec les producteurs asiatiques », explique le dirigeant. La stratégie d'Axyntis n'est donc pas forcément centrée sur la recherche des futurs génériques des 5 à 10 prochaines années. Pour illustrer son propos, il cite le cas de l'antiarythmique amiodarone : « Nous avons retravaillé les voies de synthèse, ce qui nous a permis de réaliser un gain de 20 à 30 % par rapport aux prix du marché européen ». Le choix de ce produit n'est pas le fruit du hasard car Axyntis connaissait sa chimie. Le site de Calais avait notamment produit, il y a quelques années, un intermédiaire clé de cette molécule. En résumé : « On croise notre patrimoine scientifique avec des opportunités de marché ». Avec ces produits, Axyntis approvisionne le marché français, européen, nord-américain, et de façon plus surprenante, le marché indien. « Dans les pays émergents, une partie du marché des génériques est relativement réglementée et cela crée des opportunités », ajoute le dirigeant.

Outre quelques producteurs de matière active, le territoire français est surtout peuplé de façonniers qui vont travailler en sous-traitance pour le compte de génériqueurs. Sans être leur cœur de métier, le générique leur apporte des compléments de volume. A cela, une explication simple : jusqu'à 2010, la clause Bolar leur interdisait de préparer et stocker des lots de production de génériques avant l'expiration du brevet du princeps, alors que d'autres pays européens avaient pu obtenir des dérogations pour préparer des lots qui pouvaient inonder les marchés à J+1. Aujourd'hui, les règles du jeu ont évolué favorablement et les façonniers français ont le droit d'anticiper des productions, à condition qu'un accord tripartite ait pu être signé entre laboratoire détenteur du brevet, génériqueur et façonnier. « Une certaine souplesse a été introduite, mais on est encore en deçà de certains pays européens, ce qui limite encore la production de génériques en France », estime Xavier Lemoine, qui évoque à ce jour la signature d'une dizaine d'accords tripartites. « Il faut encourager cette mesure et la rendre plus facile car le médicament générique va être poussé par les prochains gouvernements, quels qu'ils soient. Il faut avoir à cœur d'attraper cette production car sinon c'est un pan entier de la production qui disparaîtra. Inutile de rappeler le lien production/R&D : vous enlevez la production, vous asséchez la R&D. Ce lien a été largement démontré », a ajouté Sébastien Aguettant, président de Delpharm et du Spis (syndicat du façonnage), à l'occasion de la dernière édition des Printemps de la production pharmaceutique. « C'est une opportunité unique pour apporter des compléments de volumes et saturer les capacités de production. La production des génériques représentent actuellement entre 5 à 10 % de l'activité des façonniers en moyenne», ajoute par ailleurs Xavier Lemoine.

Basée à Vouvray en Indre-et-Loire, la société Laboratoires Chemineau est un acteur du façonnage spécialisé dans les aérosols, les pâteux et les liquides. Son président, Xavier Monjanel explique que sa société produit des génériques depuis plus de dix ans, mais que cette activité monte en puissance depuis 5 ans et représente désormais 20 % des volumes. « C'est un levier de croissance incontournable, on ne peut pas tourner le dos aux génériques ». Dans ce domaine, Chemineau poursuit deux stratégies, « nous produisons des génériques déjà anciens et participons au développement de nouveaux positionnés sur nos technologies aérosol et pâteux en partenariat avec nos clients ou des CRO. Ceci nous renforce sur nos marchés ». Pour Xavier Monjanel, la production de génériques est donc possible en France et même rentable : « La production pharmaceutique française est aujourd'hui très compétitive car les prix des médicaments étant bloqués depuis de nombreuses années, nous sommes très vigilants aux gains de productivité qu'il est possible de faire chaque année pour maintenir nos marges et ceci, bien sûr, sans rien céder sur la qualité. Les génériques sont, par définition, des médicaments qu'il faut produire à bas coût, puisque leur PFHT (prix fabricant hors taxe, ndlr) doit être de 50 à 60 % moins cher que le princeps mais malgré cette contrainte, l'économie de ces produits reste encore compatible avec nos outils industriels » Peu concerné par la clause Bolar, X. Monjanel s'insurge surtout contre la pression continue sur les prix et les changements de règles du jeu instigués par les différents gouvernements. « On ne peut pas adapter en permanence notre outil industriel à de nouvelles règles du jeu. A vouloir faire trop d'économies sur le prix des médicaments, on fragilise l'équilibre économique de nos sociétés, au risque de détruire l'industrie et l'emploi », a-t-il ajouté. Un point de vue que partage pleinement M. Brière : « Le prix de génériques est un facteur clé de délocalisation. Les pouvoirs publics sont schizophrènes en pensant qu'ils peuvent baisser les prix tout en maintenant l'emploi ». Plaidant pour plus de génériques, le Gemme se plaît à rappeler que ces copies ont permis non seulement de réaliser 2 Mrds € d'économies en 2011 dans les comptes de la santé, mais qu'elles jouent également un rôle économique et social clé dans la mesure où elles permettent de fixer de l'emploi industriel sur le territoire.

Pour l'heure, 55 % des génériques consommés en France sont produits dans le pays, 40 % sont produits dans un autre pays européen et 5 % en dehors d'Europe, selon les données du Gemme. La délocalisation n'est pas à l'ordre du jour, mais l'équilibre reste instable. Xavier Lemoine assure que la tendance à la régionalisation va se renforcer. « Ce que l'on consomme en Europe sera produit en Europe » précise-t-il. Et pour fixer cette production, Sébastien Aguettant soutient un projet de traçabilité du médicament. « Aujourd'hui, le professionnel de la distribution du médicament ne peut pas savoir d'où vient le médicament. Le CSIS a donc proposé qu'on fasse apparaître une traçabilité sur les boîtes de médicaments. Un texte a été signé le 25 janvier 2012, maintenant il faut choisir quelle traçabilité on va mettre en place et les industriels doivent faire des propositions », a-t-il ajouté. Ainsi, le Leem devrait porter la création du label Europe, un label qui pourrait s'appeler le SSER (Service sociétal et environnemental rendu) et qui serait réservé aux entreprises qui respectent et améliorent les normes en vigueur, avec une contrepartie au niveau du prix. Pour autant, plus de production européenne de génériques ne signifiera pas forcément plus de production française. Dans ce domaine de la production de génériques, la première concurrence reste à nos frontières.

 

* Le répertoire liste des spécialités qui sont classées par groupe générique, en utilisant la dénomination commune internationale ou DCI. Chaque groupe comprend la spécialité de référence (identifiée par la lettre «R») et ses génériques (identifiés par la lettre «G»). Le droit de substitution peut s'exercer au sein d'un même groupe entre spécialité de référence et spécialité générique ainsi qu'entre une spécialité générique et une autre.

 

Contrairement aux idées reçues, un chimiste français peut proposer des coûts de production très compétitifs. La clé, c'est l'innovation .

 

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